Une année italienne (Un anno di scuola)
Laura Samani
Laura Samani, 2025. Critique de Mgr Denis Dupont-Fauville.
Sorti le 10 juin en France mais présenté en 2025 à la Mostra de Venise, où il a remporté plusieurs prix [1], Une année italienne pourrait sembler un film d’initiation supplémentaire, montrant tourments et joies des premières amours. Il y a en réalité beaucoup moins et beaucoup plus : sous des dehors modestes, en s’attachant aux particularités de personnages hors des stéréotypes communs, cette œuvre singulière fait accéder, par instants et par fulgurances, à des émotions fondamentales et, pour tout dire, universelles.
Trieste, 2007-2008. Fredrika, Suédoise de 17 ans, arrive en Italie où son père a été nommé pour procéder à des licenciements dans une entreprise de bâtiment et se retrouve seule élève féminine dans la classe de terminale du lycée technique local. Aussitôt surnommée « Fred » par ses condisciples, elle va chercher à s’intégrer dans cet univers masculin et latin. Adoptée par un trio à l’ambiance fraternelle, elle ne peut pourtant feindre d’ignorer les sentiments qu’elle provoque peu à peu. D’Antero, à la beauté rayonnante et délicate, à Pasini, séducteur blessé par un deuil mais attiré par elle, en passant par Mitis, roc bourru sur lequel tous s’appuient, comment trouver ses marques et se trouver soi-même, comment se faire proche sans déchirer quiconque ?
Même si bien des particularités échappent partiellement à un spectateur francophone, qu’il s’agisse de la saveur du dialecte employé (les passages sous-titrés en italien de la version originale, à l’instar des sous-titrages français de certains films québécois, ne sont pas toujours les plus difficiles à comprendre) ou du charme des chansons de l’époque (distillées, voire réinterprétées, avec une grande sûreté [2]), nous voici entraînés dans l’intimité d’un groupe, l’ambiance d’une ville et les questions d’une génération, en cet âge incertain où la grande adolescence s’efface pour laisser la place à l’âge adulte.
C’est une époque intermédiaire. Un temps où les portables existent déjà sans que les écrans soient encore envahissants, un moment où la Slovénie voisine intègre l’Union Européenne et abat ses frontières pour un avenir officiellement radieux, une saison d’automne dont la lumière accompagne comme en contraste le printemps des sentiments, un intervalle tendu vers l’examen qui entraînera la dispersion des protagonistes.
Au hasard d’une traduction se recherche le sens du mot « perdre ». Peut-on grandir sans rien perdre ? Doit-on perdre pour gagner ? Se perdre pour se trouver ? En italien, lasciar perdere signifie « laisser tomber, laisser filer ». Peut-être en effet, faut-il s’abandonner au courant de la vie pour découvrir, devenir qui l’on est, pour affronter les deuils et, en surmontant les blessures, se laisser combler.
Si le père de Fred lui dit qu’elle fait mûrir ses compagnons, telle une pomme parmi des kiwis, c’est surtout elle que nous voyons mûrir. Et se révéler femme, consciente de son pouvoir… comme de l’éternelle immaturité des hommes.
Denis DUPONT-FAUVILLE
22 juin 2026
[1] Dont le prix des meilleurs nouveaux acteurs et celui du meilleur réalisateur de moins de 40 ans : cf. notamment https://fr.wikipedia.org/wiki/Une_ann%C3%A9e_italienne
[2] L’air final est ainsi la réinterprétation féminine d’un tube de l’époque. L’apparente simplicité formelle du film résulte manifestement d’une longue méditation : si la trame est celle d’une nouvelle de 1929, la réalisatrice situe l’histoire dans la période de ses 20 ans, où elle a vécu au même endroit une situation analogue.